Mesdames, Messieurs les membres de la Presse,
Bonjour et un grand merci d’avoir accepté cette invitation pour le lancement du Rapport Mondial sur le Développement Humain 2009 qui a pour titre cette année: Lever les Barrières : Mobilité et Développement Humains.
Je voudrais souligner pour commencer que le rapport sur le développement humain ce n’est évidemment pas seulement le classement de 182 pays en fonction de leur indice de développement humain (IDH). Le Rapport de Développement Humain c’est un rituel annuel important, qui comporte deux volets : ce fameux classement bien sûr qui intéresse beaucoup de personnes, mais aussi l’analyse d’un thème d’intérêt pour le monde en développement. Cette année, le thème choisi est un thème qui concerne particulièrement Haïti : la migration.
Pour ce qui concerne le classement de l’IDH, effectivement Haïti est passé de la 146ème en 2008 à la 149ème place. Il y a une raison assez simple à cela : le nombre de pays concernés a augmenté à 182 et des pays à l’IDH élevé tels le Lichtenstein et Andorre ont été inclus. Cela dit, il est important de noter que l’IDH a tout de même augmenté de 1980 à 2009 en passant de 0.40 points sur 1 à plus de 0.5. Donc, on peut dire que le rang d’Haïti n’a pas vraiment changé par rapport à d’autres pays en situation similaire et qu’il y a des progrès, même s’ils sont assez lents. De plus, il faut noter que ce classement est basé sur des données de 2007.
Revenons à la migration, thème particulièrement d’actualité pour Haïti. En effet, il n’est pas exagéré de dire qu’Haïti n’aurait pas pu survivre comme elle l’a fait depuis plusieurs années ou décennies sans l’émigration. La migration est donc un thème important pour un pays comme Haïti où chaque Haïtien a soit un parent à l’étranger ou des amis qui ont quitté le pays.
Fondamentalement, Le Rapport présente une vision différente et novatrice de la migration. D’ordinaire, l’approche traditionnelle de la migration dans certains pays c’est que le migrant est un problème pour le pays hôte; c’est un facteur de déstabilisation pour l’économie, car les migrants prennent les emplois des citoyens. Les migrants, c’est la perception, font baisser le niveau des salaires, ils dévalorisent les valeurs culturelles, j’en passe et des meilleurs.
Le Rapport Mondial de Développement Humain considère qu’en général, au contraire, la migration est un facteur important de développement humain. Le migrant a un revenu d’au moins 15 fois supérieur à celui de son pays d’origine. Sa productivité augmente de manière considérable. L’impact de la migration sur les parents qui restent dans le pays d’origine est des plus positifs à cause des transferts d’argent. La migration à même des effets constructifs pour la libération des femmes. En réalité, le migrant n’est pas un fardeau pour le pays hôte.
Cependant le Rapport est un Rapport équilibré, réaliste, d’autant plus que c’est un rapport qui a été conçu et finalisé dans un contexte économique mondial des plus difficile. La migration a aussi des aspects douloureux. Tous les migrants ne sont pas des succès stories. La migration, ce n’est pas toujours la porte ouverte assurée vers le paradis. Certains migrants n’arrivent pas à percer et certains restent longtemps dans un limbo légal.
Le Rapport ne prône pas l’ouverture absolue des frontières pour la circulation tout azimut des migrants. Il prône un assouplissement, un allègement des règlementations existantes.
Le Rapport rejette certains stéréotypes comme le fait que la majorité des populations qui migrent le font des pays en développement vers les pays développés. En fait la migration à l’intérieur d’un même pays ou d’une région, et même la migration d’un pays en développement vers un autre pays en développement est de loin beaucoup plus importante que la migration vers les pays développés.
Il faut noter que l’analyse du Rapport sur le Développement Humain souligne le fait que la migration ne peut pas se substituer aux efforts de développement d’un pays, et la bonne gouvernance.
Revenons à Haïti : si on veut essayer de faire un bilan de la migration, celui-ci est clairement mitigé.
La migration pour Haïti c’est aussi la tragédie presque journalière à laquelle fait face de nombreuses familles Haïtiennes : Il y a au moins 12,000 personnes par an en moyenne depuis 2005 qui sortent d’Haïti, le plus souvent pour des raisons économiques. Sur ces 12,000 Haïtiens, les statistiques indiquent qu’au moins 1,500 meurent par an en haute mer, ce qui est dramatique. La migration c’est aussi une soupape pour un pays comme Haïti avec une croissance démographique très élevée ; même si celle-ci baisse régulièrement, elle reste élevé et un facteur d’appauvrissement de la population qui réside sur un territoire exigu, en proie à l’érosion, le déboisement et une productivité agricole en baisse continue, et faute d’investissement avec un taux de sous-emplois très élevé.
D’autre part, Haïti a perdu au moins 80% de ses citoyens les plus qualifiés selon la Banque mondiale. C’est un facteur très important de blocage pour le développement du pays qui a besoin de ces cerveaux pour gérer le pays ou pour relancer la machine économique.
Il y a bien évidemment les transferts d’argent de la diaspora vers Haïti de l’ordre de près de US$1.8 milliard en 2008. Près de 40% des ménages haïtiens en dépendent à des degrés divers. C’est donc essentiel pour la survie de dizaines de milliers d’Haïtiens. Mais ces flux d’argent fluctuent et dépendent de la conjoncture économique des pays d’accueil. Par exemple, il est estimé qu’ils vont diminuer d’au moins de 30% de 2008 à 2009: 55,000 familles seront ou sont directement affectées par cette situation. Dans le contexte mondial, beaucoup d’Haïtiens perdent leur maison, ceux qui à Miami par exemple travaillent dans le secteur de l’hôtellerie et des restaurants. Beaucoup d’Haïtiens à l’extérieur se retrouvent du jour au lendemain sans ressources et aucun moyen de recours auprès des autorités, surtout s’ils sont en situation illégale. Cela dit, encore une fois, les transferts d’argent qui équivalent plus ou moins au double de l’aide internationale sont essentiels. Il serait à cet égard crucial qu’au delà de la survie des familles qu’il ne faut surtout pas minimiser, les transferts d’argent comportent une part d’investissement ; des efforts sont faits en ce sens par le Gouvernement avec l’aide internationale. Cela n’est pas simple et n’arrivera pas du jour au lendemain sans des politiques publiques qui attirent ces investissements.
Ces politiques publiques doivent aider à stabiliser les Haïtiens chez-eux, même s’il est probable que beaucoup d’Haïtiens continueront d’essayer de quitter le territoire. Pour stabiliser la population, il faut bien évidemment des emplois ce qui ne peut se faire qu’avec des investissements importants de la diaspora et d’autres qui verront un intérêt à investir ici. C’est l’emploi dans les zones rurales et urbaines. C’est aussi, et surtout réduire la vulnérabilité du pays à travers des programmes dirigés vers l’agriculture et l’environnement. C’est aussi réduire la vulnérabilité des personnes, avec des programmes visant à améliorer l’accès aux services de base pour tous les Haïtiens. Un tel ensemble de mesures contribuera à stabiliser une population qui commencera à croire qu’Haïti a un vrai futur. La communauté internationale a un rôle d’accompagnement et de soutien essentiel à jouer, afin que cela se réalise.
Faute de quoi, la nation haïtienne risque de continuer d’être une nation en transit, sans réelle cohésion sociale. En effet, contrairement à beaucoup d’autres pays avec un IDH similaire, un pourcentage appréciable d’Haïtiens arrivent à quitter le pays. Au-delà des points positifs et négatifs de cette migration, les aspirations de la majorité des Haïtiens à quitter le pays ne contribuent pas à consolider le sentiment d’appartenance qui est essentiel pour avoir un consensus sur le développement du pays.
Je vous remercie.