Mirtha Balan : Du fer découpé à la transgression des frontières de genre ?

M. Balan tenant les patrons des objets en fer découpé.
M. Balan tenant les patrons des objets en fer découpé. © PNUD Haïti

Entre 1986 et 1987, Mirtha Balan fait le pari de l’apprentissage de la production de pièces d’artisanat en fer découpé en vue de faire face à ses responsabilités de mère. Elle apprend le métier chez l’un de ses frères au Village de Noailles à Croix-des Bouquets et se lance suite à l’évaluation positive reçue de l’un des clients étrangers de son frère.

Aujourd’hui, Mirtha dessert plusieurs marchés : celui des intermédiaires qui s’approvisionnent en Haïti pour revendre les produits à l’étranger (vraisemblablement auprès de la diaspora, de clients liés à des groupements religieux ou des circuits de charité, etc), celui des intermédiaires dont la clientèle est constituée par les touristes (étrangers et membres de la diaspora haïtienne) et, enfin, celui des particuliers qui se rendent au village de Noailles. Sur ce dernier marché, comme sur le premier, la concurrence est rude. Le nombre de shops a augmenté au fil des années, en raison de la notoriété croissante du village de Noailles. Selon Mirtha, davantage d’habitants s’adonnent à la production d’objets en fer découpé et de nouveaux venus s’y sont installés pour capter leur part de marché.

Toujours est-il que le premier marché est relativement important. De grosses commandes arrivent, de manière plus ou moins régulière. Ce marché est contractualisé: le modèle est fourni, le nombre de pièces fixé, de même que la date de remise des pièces. Il faut bien sûr consentir l’investissement de départ pour l’achat des « dwoum » et d’autres intrants ainsi que pour le fonds de salaire destiné aux ouvriers recrutés au produit en fonction de la taille de la commande reçue. L’organisation de la production est connue : les étapes allant de la fabrication du patron de référence à la finition en passant par le traitement du « dwoum » sont maîtrisées et à chaque étape interviennent des travailleurs spécialisés. Mirtha polit les pièces.

Le deuxième marché a d’autres exigences. Les intermédiaires demandent des pièces en fer découpé peintes sur le modèle des tableaux dits d’art naïf encore présents dans l’offre destinée aux (rares) touristes. Les intermédiaires, en majorité des femmes, qui travaillent dans les zones touristiques du Nord (Cap) et du Sud-Est (Jacmel) viennent s’approvisionner au village même.

De ses débuts à nos jours, Mirtha Balan a pu acheter un terrain et construire la maison qui abrite son “shop”. L’irréversibilité de cet investissement – qui relève aussi de la constitution d’un patrimoine – s’accompagne d’une logique de diversification par l’affectation d’une pièce de la maison au commerce de produits consommés au quotidien. Maintenir toutes les options ouvertes est central, d’autant que les marchés finaux des pièces en fer découpé ne sont pas connus ni maîtrisés.

Le pari initial est, globalement, réussi. Mirtha Balan gagne sa vie depuis de nombreuses années grâce à la pratique d’un métier dit masculin. Mais la transgression des frontières de genre semble inaboutie. Devenue principale source de revenu pour sa famille, Mirtha affirme aujourd’hui : “ Se mwen ki gason an. (l’homme, c’est moi) ” . Ce faisant, elle réitère bien sûr la norme, communément admise, qui veut que l’homme doit être l’apporteur de ressources de la famille.

Par surcroît, les autres femmes du village considèrent qu’elle exerce un métier d’homme et ne se privent pas de le lui faire savoir, de s’en démarquer en pointant toujours les atteintes aux représentations traditionnelles de la féminité. Le travail est dur, il requiert de la force (qu’elles n’auraient pas?), il est associé à la saleté et à l’odeur des produits utilisés pour traiter le métal. Le refus des femmes de s’emparer du métier est caractérisé. Seules des soeurs de Mirtha Balan s’y sont engagées, principalement faute d’alternative. Par conséquent, si Mirtha et sa plus jeune soeur, par exemple, se retrouvent en position d’embaucher de la main-d’oeuvre, celle-ci est d’abord masculine.

Se pose ici l’enjeu d’une institutionnalisation d’une formation professionnelle ouverte aux deux sexes qui dilue, progressivement, les frontières de genre, favorise l’émergence de palettes de compétences plus larges et offre les moyens d’une amélioration des techniques et de la productivité.