• Interview avec Gilles Rivard, Chargé d’affaires du Canada en Haïti

    28 mai 2014

    Sophie de Caen, Directrice principale du PNUD et Gilles Rivard, Chargé d’affaires du Canada en Haïti.
    Sophie de Caen, Directrice principale du PNUD et Gilles Rivard, Chargé d’affaires du Canada en Haïti.

    Pouvez-vous vous présenter et parler un peu de votre expérience en Haïti?

    Je m’appelle Gilles Rivard, je suis Chargé d’affaires du Canada, j’ai été Ambassadeur ici en Haïti de juin 2008 à novembre 2010 mais la première fois que je suis venu c’était en 1994, quand Aristide revenait au pays. Je me rappelle de l’avoir rencontré à Washington alors qu’il était en exil et il se préparait à revenir après le départ du Général Cédras. Cela a donc été mon premier contact avec Haïti à l’époque.  J’ai travaillé une année en 1994 pour relancer la coopération et le développement après la dictature très difficile du Général Cédras. Ensuite j’ai quitté le pays pour le Pérou, j’ai fait d’autres choses dans ma carrière, et je suis revenu avec le Premier ministre du Canada en 1985. Mon mariage avec Haïti a donc véritablement commencé il y a une vingtaine d’années.

    Pour revenir à 2008, je suis arrivé en juin et trois mois plus tard, quatre ouragans ont frappé Haïti l’un après l’autre : Fay, Gustav, Hanna et Ike. Il y a des choses qu’on n’oublie pas… 

    Puis il y a eu les élections en 2009 - il y a toujours des élections en Haïti, c’est le sport national, même avant le football !  Michelle Pierre-Louis était Premier ministre à cette époque. La communauté internationale avait investi 16 millions de dollars américains pour élire 12 sénateurs, le processus électoral avait fonctionné.

    Puis, il y a eu le tremblement de terre de janvier 2010. J’étais ici dans cet édifice, dans mon bureau, à 16h53. On pensait vraiment qu’il allait s’écrouler… heureusement il a tenu le coup, sinon je ne serais pas ici pour vous parler ! On a évacué 4 652 personnes pendant six semaines grâce à des vols qui venaient du Canada pour évacuer des gens blessés, âgés, ou des jeunes enfants. Cette salle a servi de garderie pour des enfants, on a des photos avec à peu près 20 bébés alignés dans cette salle ! Plus de 300 personnes dormaient ici le soir. De nombreuses valises sont restées stockées, car il n’y avait plus de scanner à l’aéroport donc les gens ne pouvait emporter que ce qu’ils avaient sur eux.

    Par la suite, j’ai pris la position d’Ambassadeur auprès des Nations Unies et présidé le groupe des amis d’Haïti. D’ailleurs, il y a eu la visite de l’ECOSOC la semaine dernière, qui est lié directement. Je gardais donc contact avec Haïti puisque je venais chaque année.

    Aujourd’hui, pour des raisons administratives, on n’a pas pu trouver de remplaçant à mon prédécesseur Henri-Paul Normandin donc on m’a demandé de revenir pour six mois pour faire fonctionner les programmes. C’est ce qui explique ma présence en deux étapes.

    Haïti est l’un des pays les plus importants pour le Canada dans le monde, le programme y est très important. Nous avons une grande communauté haïtienne qui vit au Canada et des liens culturels très étroits et souhaitons accroitre considérablement nos liens commerciaux, même si ce n’est pas facile.

    Haïti est le pays le plus pauvre de l’hémisphère et comme notre stratégie de développement est d’aider les pays les plus pauvres, c’est tout à fait normal que le Canada soit ici.

    Avez-vous remarqué des changements dans le pays ?

    On parle toujours d’élections ! A part cela, il y a beaucoup de rénovations de routes, il n’y a presque plus d’édifices détruits, avant il y en avait partout… Je pense que ça s’améliore. Un certain nombre d’entreprises canadiennes veulent venir investir en Haïti, ce qui est aussi très positif.

    Ce que j’aimerais voir comme changement, c’est justement cette question d’élections. Pouvoir lancer un processus qui ne sera pas entravé, miné ou contrecarré pour toute sorte de raisons.  Je pense qu’il y a tellement d’autres choses à faire que de parler d’élections dans ce beau pays !

    Vous avez effectué une visite dans le Nord du pays récemment avec le PNUD, pouvez-vous partager vos impressions ?

    C’était une visite très intéressante, tout d’abord pour le séminaire sur la gestion des catastrophes naturelles. Ça a été comme on dit un ‘eye opener’ car ça a permis de démontrer que Cap-Haïtien se trouve dans une situation extrêmement vulnérable aux tremblements de terre.

    Je disais justement à ma femme, trois mois avant le tremblement de terre de 2010, que si jamais il y avait un tremblement de terre ici, ce serait épouvantable. Et il y a eu presque 250 000 morts, 1,5 million de personnes déplacées…    Cap-Haïtien est moins gros que Port-au-Prince, mais sa vulnérabilité aux ouragans ou aux séismes est évidente, vu la façon dont la ville est construite.  La ville est construite sur des sols mous, d’après les experts, et un tremblement de terre pourrait créer de gros problèmes, pareil pour des glissements de terrain dus à des précipitations. Ce sont des éléments sur lesquels il faut travailler.

    J’ai aussi été très impressionné par le Centre d’opération d’urgence de la DPC. Il est important d’avoir de telles structures pour gérer les urgences.

    Finalement, la visite du terrain où les déchets sont déversés pour y construire les maisons était catastrophique. Ces maison se trouvent à 1 mètre au-dessus du niveau de la mer… il suffirait d’un ouragan, d’une grosse vague et ce quartier serait emporté. Sans compter les problèmes de santé, d’hygiènes liés à un tel endroit…  Je souhaite que le gouvernement trouve le moyen de ralentir le peuplement, c’est une catastrophe à prévoir. Les gens qui vivent là, ne semblent pas avoir d’autres choix, mais il faut leur donner d’autres options, il faut les sortir de là et les relocaliser ailleurs, comme l’ont permis certains programmes à Port-au-Prince avec les personnes déplacées suite au séisme.

    La visite de la plantation de mangrove était aussi très bien !  C’est à petite échelle que l’on peut préserver l’agriculture et éviter la pénétration de la mer. Ca me rappelle un projet du Canada pour la fixation des dunes au Sénégal. Il s’étendait sur 90 kilomètres et où on avait planté des millions d’arbres pour retenir les dunes de sable et éviter que le vent pousse le sable au point où les terres deviennent incultes. Le projet avait bien fonctionné. Il faut donc commencer petit et s’appuyer ensuite sur l’éducation, comme nous le disait le représentant du petit village : à partir du moment où l’on sensibilise les gens pour qu’ils ne coupent pas les mangroves, on voit des résultats. Le miel de mangrove était d’ailleurs tout à fait délicieux !

    A votre avis, quels sont les plus grands défis environnementaux ou liés à la gestion des risques en Haïti ?

    Ce que Sophie de Caen et le PNUD nous a montré dans le Nord a permis de nous conscientiser, de nous informer, de nous sensibiliser sur ces questions, ce qui est essentiel. Je pense que des organisations comme le G12 ou le Core Group doivent soulever ces questions auprès du Gouvernement d’Haïti et les mettre en garde.

    Le gouvernement pourrait demander l’appui de la communauté internationale pour relocaliser les communautés et tout simplement interdire strictement l’accès.  C’est un danger public d’avoir des gens qui habitent à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer sur un sol aussi mou et sur des déchets. Ce sont des mesures à moindres coûts qui devraient être mises en œuvre par le gouvernement.

    Financièrement, ces problèmes représentent des coûts récurrents car permettre l’implantation des communautés dans ces milieux augmente les coûts de santé, parce que les gens tombent malades et cela ampute le budget du gouvernement tout en créant de la délinquance, de la violence et d’autres problèmes qui devront être réparés à même les fonds publics. Il y a donc une implication directe.

    Concernant la gestion des risques, c’est important d’avoir un centre comme le COUD, mais il faut aussi former du personnel et sensibiliser le public sur ces questions.

    Quels sont les domaines d’intervention du Canada en Haïti ?

    Nous appuyons beaucoup la Direction de protection civile et le travail de Madame Jean-Baptiste, pour qui j’ai beaucoup de respect, surtout pour l’avoir vue travailler après le tremblement de terre et avec des moyens très limités.

    Nous nous intéressons aussi de plus en plus à toutes les questions essentielles de reboisement en Haïti. On le voit bien depuis l’avion, certaines zones sont complétement dénudées, ce qui a des effets sur les écosystèmes, sur la température.  Il y a donc beaucoup de travail dans ce domaine-là.

    Nous travaillons aussi sur les travaux contre l’érosion, les travaux de réfection des canaux aux Gonaïves, puis dans le domaine agricole avec le ministère de l’agriculture.  Nous travaillons aussi avec la BID dans l’infrastructure avec la route Jérémie-Les Cayes que l’on espère pouvoir terminer d’ici un an et demi et qui va permettre de désenclaver la région. En parallèle, Il faudra préserver cette région dans laquelle habite une flore très riche. Sinon, le problème va se répéter et les gens vont venir couper les arbres pour produire du charbon de bois.

    Dans les domaines d’intervention plus généraux, nous allons inaugurer un hôpital de 200 lits à Gonaïves que nous avons financé à hauteur de 30 millions de dollars américains. J’ai assisté à l’inauguration d’un hôpital de 50 lits à Croix des Bouquets réalisé par le Brésil et Cuba.

    L’éducation entre également dans nos priorités. Nous donnons un repas chaud tous les jours à 800 000 enfants dans le pays et faisons d’une pierre deux coups, parce que si on nourrit les enfants, les enfants vont à l’école, et en étant à l’école et nourris, ils sont en meilleure santé. Et s’ils vont à l’école, ils ont une meilleure éducation et donc une meilleure chance d’avenir.

    En ce qui concerne la relocalisation des personnes déplacées, je pense qu’Haïti peut être fier de ce que le gouvernement a réussi à faire. Sur 1,5 millions de personnes déplacées suite au tremblement de terre, il en restera moins de 100 000 dans 6 mois, c’est remarquable. Tout cela grâce à une méthode, avec l’OIM entre autres, qui fonctionne et donne des résultats très intéressants. Nous sommes très contents d’être associés à ce projet.

    Nous venons de commencer un projet avec les municipalités pour le renforcement des structures municipales. En Haïti, la structure est beaucoup trop centralisée et un grand nombre de décisions sont prise à Port-au-Prince pour des situations à Mole St Nicolas, Port-de-Paix, Jacmel etc. 

    Nous sommes aussi très impliqués dans le secteur de la justice, avec la PNH, les pénitenciers, la formation des juges, la construction de cours de justice, etc.

    Le Canada joue aussi un rôle de leader au sein du G12 et continuons d’appuyer les efforts du Premier ministre à travers le CAED, malgré que nous souhaitions voir le CAED fonctionner de manière un peu plus dynamique. C’est le problème d’un Premier ministre qui est aussi Ministre de la planification et vice-versa, ce qui représente deux emplois à temps plein donc j’ai beaucoup d’admiration pour le Premier ministre. Un Ministre de la planification à temps plein serait pourtant certainement souhaitable.

    Que souhaitez-vous pour Haïti en 2030 ?

    En 2030, je souhaite qu’Haïti soit doté d’une vraie classe moyenne. C’est elle qui permettra à Haïti d’avoir une économie durable et de sortir de la pauvreté. Par exemple, les gens qui gagnent 10 000 dollars par année, qui font vivre cinq ou six personnes, qui ont un emploi stable et qui vivent, consomment et dépensent dans le pays et dépendent le moins possible des transferts de devises.  Ces transferts font vivre le pays actuellement ! Ce n’est pas mauvais, bien sûr, mais la pérennité du développement en Haïti passe par le renforcement de la classe moyenne, la création de secteurs d’investissement comme le tourisme, le textile par exemple et par des gens qui sont capables de travailler, de recevoir de bons salaires pour faire vivre leurs familles sans être dépendants de l’Etat.

    Un pays où le niveau de vie s’améliore considérablement. Ici, il y a trop de gens qui pensent que le succès passe par l’exil, qui pensent que pour s’en sortir, il faut partir et qu’ils ne peuvent pas s’en sortir ici. Je souhaite qu’on 2030, les jeunes de 20 ans se disent qu’aller ailleurs c’est une option, mais qu’ils peuvent être heureux ici aussi. Il y a trop de gens qui ne pensent pas de cette manière-là. J’aimerais voir une Haïti qui a des structures de justice et police et de protection des citoyens qui soient entièrement autonomes, qui ne dépendent plus de l’étranger. Les gens de l’extérieur ne viendront pas investir en Haïti s’ils n’ont pas l’assurance d’un système de justice qui les protège s’il se passe quelque chose. Donc il faut des juges qui sont capables de juger, de mettre des gens derrière les barreaux s’ils méritent de l’être, de rendre des jugements dans des délais raisonnables, et aussi des policiers qui sont capables d’assurer la protection du territoire de façon autonome sans compter sur la communauté internationale ou les forces des Nations Unies.

    Je vois aussi un pays qui a une constitution qui évitera d’avoir des élections toutes les 2 ans, quand elles ont lieu.      

    J’ai récemment été interviewé par un journaliste qui m’a demandé : « qu’est-ce qui fait que vous revenez en Haïti ? Et quand vous pensez à Haïti, vous pensez à quoi ? », et je lui ai répondu : « Il y a 193 pays aux Nations Unies et bien sûr on ne s’intéresse pas tous aux pays de la même façon mais moi je dis qu’Haïti est un pays qui mérite qu’on s’y intéresse. C’est un pays avec un gros capital de sympathie, mais il ne faut pas que les sempiternels conflits, confrontations érodent ce capital de sympathie. Ce sera une érosion sans retour, et ce serait dommage. Les opportunités sont là et il ne faut pas les laisser passer.


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Gilles Rivard,

Chargé d’affaires du Canada en Haïti

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