• L’enseignement numérique à distance en Haïti : l’outil d’une élite ?

    16 oct. 2013

    Le premier Sommet pour le bien social en Haïti
    Le premier Sommet pour le bien social en Haïti

    L’enseignement numérique à distance, à juste titre présenté, en Haïti, comme une énorme opportunité pour la massification de l'enseignement supérieur, n'a eu qu'un impact très limité ces dernières années, et ceci malgré les nombreuses initiatives enregistrées à ce jour.

    Même s’il est clairement admis que l’utilisation des TICE est incontournable si l’on veut massifier l’enseignement supérieur, les variables systémiques à prendre en compte (la méthodologie à utiliser, les moyens nécessaires, les contenus, la technologie, le marché, le modèle économique et humain) ne sont, pour la plupart, ni bien définies, ni véritablement intégrées lors des déploiements.

    Ainsi, l’enseignement numérique à distance, en Haïti, en est encore au stade de l’expérimentation et les résultats attendus sont loin d’être au rendez-vous.

    Nous tenterons, à travers ce texte, d’identifier quelques causes de non succès des initiatives menées en Haïti et de présenter des pistes de solution. Nous pourrons ainsi capitaliser sur les expériences passées et actuelles.

    Le contexte

    La majeure partie des étudiants haïtiens bacheliers n’ont pas accès à l’enseignement supérieur (plus de 50,000 jeunes Haïtiens terminent le secondaire chaque année, le système d’enseignement supérieur (public et privé) reconnu par les instances publiques ne pouvant accommoder que quelques milliers de candidats). Quelques problèmes fondamentaux à considérer peuvent s’énoncer ainsi :

    - Une surconcentration, dans la capitale, de l’offre d’enseignement supérieur;

    - Suite au tremblement de terre du 12 janvier 2010, la quantité de jeunes souffrant d’handicaps physiques s’est accrue considérablement, alors que les infrastructures universitaires (et urbaines en général) ne sont pas adaptées à leur handicap;

    Il existe de nombreux contenus en ligne, accessibles gratuitement, mais qui ont tous la particularité de ne pas offrir de diplôme ou certification permettant d’intégrer un quelconque parcours universitaire local ou international. Il est important de noter qu’une solution originale appelée « University Of the People (UoP) » a démarré en 2009. Cependant, son modèle économique ne semble pas convaincant sur le long terme;

    - Les programmes internationaux offerts en ligne sont coûteux, en général de l’ordre de plusieurs milliers d’Euros par année et, vont par conséquent, à l’encontre du principe de massification;

    - Les programmes de formation à distance proposés localement et faisant l’objet d’un diplôme (licence ou maitrise) appartiennent à des établissements universitaires étrangers et sont gérés en dehors d’Haïti, ce qui rend difficile une appropriation locale. Là encore, leur coût ne permet d’atteindre qu’une petite minorité ;

    - L’encadrement local des apprenants (tutorat) est souvent absent ou déficient;

    - Les infrastructures d’accès (cybercafés par exemple) permettent difficilement un apprentissage efficace, les problèmes d’accès à l’énergie électrique rendent difficile cette massification de l’enseignement supérieur par l’enseignement numérique à distance (travail à la maison). Ainsi, même si des programmes diplômant étaient offerts en ligne par les établissements locaux, les apprenants disposent difficilement des conditions minimales pour travailler chez eux et leur seules options sont, par conséquent, soit d’étudier dans leur établissement d’origine soit de ne pas étudier du tout, ce qui limite sérieusement la capacité des étudiants haïtiens à demeurer académiquement compétitifs (nous savons en effet tous combien il est important de pouvoir travailler chez soi et combien ce travail constitue une part significative du travail global de l’étudiant). Ce problème, à lui seul, rend difficile l’expérimentation de certaines méthodes d’apprentissage (préparation et compréhension d’un texte à la maison avant discussion en cours par exemple). Nous ne nous attarderons par sur la disponibilité de l’Internet et son coût pour un étudiant (environ 200 Euros par an).

    Le problème

    Il s’agira de prendre en compte la grande quantité de candidats potentiels à l’enseignement supérieur et/ou à la formation professionnelle qui sont, pour la plupart, condamnés à être exclus du système universitaire. Il faudra pour cela leur proposer des contenus de qualité (développés localement ou non), un encadrement local (tutorat à distance) professionnel et tout ceci à des coûts accessibles et en leur garantissant un diplôme à la fin de la formation (L1, L2, L3, M1 ou M2). Il faudra de plus prendre en compte les difficultés liées aux infrastructures énergétiques, à la disponibilité d’un accès Internet de qualité moyenne voire inexistant et à la conception d’un modèle économique durable et permettant le développement autonome d’une telle initiative. Enfin, il est important de noter que la cible privilégiée ici est constituée d’étudiants de la classe moyenne, la classe sociale en général la plus touchée par les instabilités naturelles, politiques et économiques et qui se trouve actuellement en mode de survie.

    Critère de succès

    Nous considèrerons, comme condition de succès d’une telle initiative, sa capacité à être accessible à un maximum de jeunes bacheliers haïtiens vivant aussi bien dans la capitale (Port au Prince) que dans les provinces, souffrant ou non d’un handicap physique ou encore ayant un niveau insuffisant, malgré leur réussite au Baccalauréat haïtien, pour intégrer directement un programme universitaire de niveau Licence 1.

    Les propositions

    Comme vu précédemment, les problèmes clés à résoudre sont les suivants :

    a) L’organisation humaine; b) Les infrastructures; c) Le modèle économique; d) L’accessibilité des formations ou certifications; e) Les contenus.

    Ces propositions devraient permettre la mise en place, en Haïti, d’une véritable offre locale d’enseignement numérique à distance qui offrira les avantages suivants :

    - Un accès étendu aux programmes de formation universitaire locaux;
    - Une transformation institutionnelle accélérée des établissements concernés ;
    - Une meilleure intégration des personnes à mobilité réduite ;
    - Un accès plus égalitaire à l’enseignement supérieur, indépendamment du lieu, de la race, du genre, de l’âge ou de la condition physique de l’étudiant.

     a) L’organisation humaine

    Cette organisation sera constituée, au minimum, des fonctions suivantes :

    - Des tuteurs haïtiens (un tuteur par cours et par cohorte de 35-40 étudiants) seront identifiés et rémunérés en fonction du volume horaire passé à encadrer les apprenants. L’on pourra mobiliser, à ce titre, une partie des étudiants qui sont allés préparer leur Master dans des universités françaises à la suite du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Il est important d’insister que le tutorat se fera localement, et que les tuteurs disposeront d’un espace physique approprié, non seulement pour les regroupements périodiques des apprenants, mais aussi pour leur travail d’accompagnement des apprenants. Ce dispositif de tutorat constitue l’élément clé de la qualité du dispositif et une attention particulière lui sera accordée.

    - Des animateurs qui assureront la bonne marche du processus administratif (inscription, accès aux contenus, etc.) et constitueront l’interface entre les apprenants et les tuteurs et l’administration.

    - Un responsable technique qui sera en charge d’installer, de configurer et de maintenir la plateforme utilisée (probablement Moodle).

    b) Les infrastructures énergétiques et Internet

    Les apprenants disposeront chacun d’une tablette numérique, avec écran rétro éclairé et d’une autonomie énergétique d’environ 6 heures au minimum dans le cas d’une tablette de qualité. Le coût unitaire de chacune de ces tablettes est d’environ 150 euros. Le principe d’utilisation de tablettes numériques offre les avantages suivants:

    - Le rétro éclairage permet à l’apprenant de travailler chez lui, même sans électricité, avec une autonomie minimale d’environ 6 heures garantie par la batterie de la tablette.

    - Les contenus de la formation peuvent être installés sur les tablettes de manière à ce que les apprenants aient accès à ces contenus à tout moment, même en l’absence d’accès au réseau Internet.

    c) Le modèle économique 

    Le coût envisagé de cette formation reste à déterminer. Mais d’ores et déjà quelques questions se posent :

    - Un tel programme doit-il être plus cher, moins cher ou à un coût équivalent à une formation en présentiel? Les établissements craignent en effet qu’un tel programme diplômant contribue à vider les salles de classe si son coût est trop bas.

    - De nombreux étudiants interrogés ont affirmé que leur problème (jusqu’à un certain point bien sûr) n’était pas le coût, mais l’opportunité d’accéder à une formation diplômante leur permettant de réintégrer l’écosystème universitaire haïtien.

     d) L’accessibilité

    Ce problème est ici résolu par la nature même du dispositif mis en place, notamment pour les candidats habitant en dehors de la capitale Port au Prince, mais aussi pour ceux qui souffrent d’un handicap physique. Il sera envisagé, à moyen terme, l’intégration d’interfaces Braille pour les aveugles.

    e) Les contenus

    Les contenus seront sélectionnés parmi des contenus existants, avec l’autorisation de leur auteur bien évidemment, voire un dédommagement financier. Ces contenus pourront, lorsque nécessaire, être adaptés. De nouveaux contenus ne seront développés que si ce développement apporte une réelle valeur ajoutée ou répond à un besoin spécifique (mise à niveau des apprenants par exemple).

    Conclusion

    La mise en place d’un programme d’enseignement numérique en Haïti, dans un objectif de massification, doit non seulement prendre en compte la quantité de jeunes qui ne peuvent intégrer un programme d’enseignement supérieur mais aussi les raisons de cette situation (capacité d’accueil du système, niveau à la sortie du secondaire, handicap physique, lieu d’habitation, coûts induits, délivrance d’un diplôme ou certification) et le modèle économique permettant d’atteindre une autonomie économique du système.

    Une telle solution présente une forte valeur ajoutée pour les nombreux candidats à l’enseignement supérieur et devrait les doter d’un dispositif leur permettant d’intégrer ou de réintégrer, par l’obtention d’un diplôme, le système universitaire, qu’il soit physique ou virtuel, et non pas d’accéder tout simplement à des contenus.

    De plus, dans un environnement très faiblement subventionné (universités publiques uniquement) par l’Etat, les formations en ligne ne peuvent échapper à l’élaboration d’un modèle pouvant leur assurer une indépendance financière.

    Enfin, un tel dispositif constitue une opportunité unique d’accroître les revenus des établissements d’enseignement supérieur et des enseignants tout en fournissant un service considérable et de qualité à la commun


A propos de l'auteur
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Patrick Attié

Directeur général, Ecole supérieure d'Infotronique d'Haïti (ESIH) et intervenant au Sommet pour le bien social en Haïti

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