• La jeunesse haïtienne, une majorité digne d’attention

    18 juin 2013

    Dans la situation encore précaire d’Haïti, la venue de personnalités permet de jeter un coup de projecteur efficace sur un pays qui tend tristement à être oublié entre ses épisodes dramatiques de catastrophes naturelles ou autres scandales.

    En avril, c’est l’acteur Lambert Wilson qui est de passage pour donner un coup de pouce en termes de visibilité. Il visite alors un projet aux Cayes, qui émane du programme conjoint des Nations Unies pour la prévention des conflits et la cohésion sociale (PCCS)  luttant contre les différentes formes de violences (physiques, économiques, psychologiques, sexuelles…) présentes dans ces communautés. Ce projet, financé par le Gouvernement espagnol au travers du fond pour les objectifs du Millénaire pour le développement, est coordonné par Maureen Mayne qui m’embarque avec elle pour cette journée.

    L’acteur assiste au Podium pour la Paix, espace offrant la possibilité aux jeunes de promouvoir la paix par la musique et le théâtre. L’Association pour la Promotion de la Paix par les Arts coordonne et met en place ces Podiums avec ces jeunes bénéficiaires. Malgré la chaleur étouffante, les jeunes chantent, jouent et nous balancent une solide prestation à la figure qui décoiffe d’énergie. Certes un peu scolaire, mais d’une efficacité pédagogique indiscutable et d’une spontanéité déroutante. Le spectacle en créole nous laisse parfois perplexes face aux pointes d’humour qui pourtant font rugir le public à l’unisson: étonnement lors d’une scène très réaliste de violence conjugale où le rire -gage de réussite- prouve alors que le message est redoutablement bien passé.

    L’énergie de ces jeunes est troublante et en même temps révélatrice de leur importance : les projets visant les jeunes méritent d’avantage de soutien. Aujourd’hui, et plus encore depuis les printemps arabes et les incontournables réseaux sociaux, le rôle de la jeunesse est flagrant. Ceux qui brandissent du poing, ceux qui dénoncent dans des élans activistes voire révolutionnaires sont jeunes, très jeunes.

    En Haïti, 22,7 % de la population se situe entre 15 et 24 ans et plus de la moitié de la population a moins de 21 ans. Selon le rapport sur le Développement Humain 2013, l’âge médian de la population haïtienne en 2010 est de 21,5 ans. A titre de comparaison évocatrice, l’âge médian de mon pays, la Suisse, se situe à 41,4, soit presque le double d’Haïti. Le chiffre symbolique d’un million de jeunes femmes entre 15 et 24 ans présente une double réalité souvent ignorée : la population est jeune et féminine ! Que ce soit au niveau économique, politique ou social, la jeunesse est porteuse d’espoir et construit le lendemain. Elle est vecteur de progrès, autant par les urnes que par son éducation et son travail. Quitte à débiter des banalités et des évidences, autant le souligner: les jeunes constituent le tapis social haïtien et ce sont eux qui portent la nation vers l’émergence. Etant aussi dans l’âge où nos idéaux nous façonnent et nous inspirent, j’éprouve une certaine fascination face à la jeunesse active, celle qui pleine de foi inébranlable en l’être humain possède cette capacité de changement. La jeunesse en Haïti n’est pas résignée et malgré les mauvais coups du sort, elle s’active.

    Une évidence pointe le bout de son nez après cette journée. Peu de métiers et statuts abolissent autant les frontières sociales que le celui de l’expatrié en donnant soudainement accès à des réalités si éloignées : rencontrer de jeunes bénéficiaires le matin et s’asseoir à la table de Lambert Wilson pour le lunch. Un métier qui joue avec les contrastes et l’inattendu. Comme si Haïti chérie permettait de resserrer les nœuds qui constituent l’énorme filet global du high-level. Par ailleurs, il faut mentionner la vitesse absurde à laquelle mon décor a changé ces derniers mois:  un passage éclair du statut de post-étudiante, à celle d’expatriée onusienne dont rien que l’employeur en fait une personne admise sans hésitation dans les lieux les plus huppés de Port-au-Prince. En fin de compte, la seule chose qui nous lie, les bénéficiaires et moi, c’est notre appartenance à la jeunesse ainsi que notre franche envie d’avancer dans la vie active. Ou la génération comme dénominateur commun. Et en tant que jeune, voilà que j’échappe à un sentiment de décalage au sein de la société suisse due à ce statut de jeune diplômée, pour ensuite me trouver confrontée à un décalage d’une toute autre nature : celui entre ces jeunes haïtiens, leur réalité et la mienne.

    Au vu de ces réflexions, le projet de PCCS aux Cayes est un exemple brillant où des jeunes se mobilisent pour transmettre des messages de paix dans leurs communautés afin de diminuer toute forme de violence. Et je reste simplement bluffée par leur énergie. Aujourd’hui, après trois ans et demi, le projet touche à sa fin et la question qui surgit tout naturellement est celle de la pérennité de ces activités.  J’aime à croire qu’avec ces associations de jeunesse dans le coup, le dynamisme demeurera intact et que les activités de prévention de conflit se prolongeront sur la même lancée.  


    Dans tous les cas, même si la question de la pérennisation reste ouverte, miser sur la jeunesse relève au final du bon sens et constitue un solide point de départ.